Impressions de stage : Me YUAN Li Min au Wu Guan de l’Institut Hu long Shen, mars 2014

Il ne me vient en général pas à l’idée de rendre compte individuellement de chaque stage suivi car, pour moi, ils s’inscrivent tous dans un processus d’apprentissage continu dont le fil se déroule progressivement. En somme, les 12 coups de minuit n’annoncent pas le temps de rentrer, la fin d’une aventure heureuse, mais celui du travail qu’il faut commencer à fournir pour véritablement intégrer ce qui a été appris, parfois à marche forcée. Et aussi pour ne pas lasser le lecteur avec un contenu copié/collé d’une fois à l’autre : « c’était vraiment super ! ».

Cependant, plusieurs points relevés au cours du dernier stage me donnent envie de partager quelques impressions et réflexions avec vous.

Le week-end dernier, avait donc lieu le stage de tai ji quan de Me YUAN Li Min à l’Institut Hu Long Shen à Albi.

En ouverture du stage, il nous a rappelé que le Wu Guan de YUAN Wei Qing (nom taoïste de Me Charles-Henri Belmonte) était un lieu unique en France. Qu’il était le jia du Wudang Xuan Wu Pai dans l’Hexagone. Un jia, c’est quoi ? C’est chez vous, chez moi, c’est le home sweet home de tout un chacun. Un endroit important, s’il en est, au moins autant que cette indication.

Au cours du stage, il a également rappelé qu’il était essentiel de savoir quel était le but personnel de la pratique du tai ji quan. Les arts martiaux internes chinois ont ceci de curieux que la plupart des non-pratiquants (notamment les gros bras que l’on trouve sur les forums dédiés aux arts martiaux, ceux qui s’agitent pour mettre en concurrence l’efficacité de leur(s) discipline(s) respective(s) lors d’un combat de rue), et même parfois les pratiquants, ne les considèrent pas comme des arts martiaux à part entière, soumis à une discipline et des règles, avec des applications de combat réelles, mais plutôt comme une sorte de gymnastique de bien-être. La faute, bien entendu, à la manière dont cette discipline est généralement présentée et vendue.

Pour être juste, la pratique du tai ji quan doit être effectuée d’abord pour soi, pas pour l’esbrouffe, pour s’affiner dans le geste et s’améliorer soi-même, tant sur le plan technique martial que sur le plan personnel.

Portrait of ZHANG San Feng by Master Charles-Henri BELMONTE. Picture by my cellphone...

Portrait of ZHANG San Feng by Master Charles-Henri BELMONTE.
Picture by my cellphone…

Un des autres enchantements vécus lors de ce stage, ou devrais-je dire lors de ces stages albigeois, est cette leçon d’humilité impartie par Charles shifu.

En 2012, une vidéo a été tournée lors du voyage de l’Institut aux Wudang Shan. Lorsque je l’avais regardée, je ne connaissais pas encore la personnalité martiale de Charles. Quelques secondes de ce film avaient attiré mon attention et donné un a priori positif quant à la personne.

Ce que je trouve toujours admirable, comme un exemple qu’il ne faudrait cesser de suivre, c’est l’attitude d’apprenant, revenu au même niveau que toutes les autres personnes présentes, avec parfois les mêmes tâtonnements, de Charles shifu lors des stages de YUAN Li Min. Ça a l’air bête à dire comme ça, ou on pourrait penser que cela devrait aller de soi, mais, dans la réalité, pas tant que ça. Le phénomène de dilatation des chevilles et de la tête à un certain niveau d’expertise (voire en deçà) est une affliction largement répandue, et pas uniquement dans le monde des arts martiaux.

On peut vite tomber dans les superlatifs les plus laudatifs et perdre tout sens de la mesure lorsque l’on suit des enseignants que l’on admire, surtout lorsqu’ils pratiquent les arts martiaux, avec toutes leurs prouesses physiques. C’est spécialement vrai dans les arts martiaux chinois où, du fait des différences de représentation du monde liées à la pensée chinoise et à la pensée « européenne » (même si elles sont plus proches qu’on ne l’imagine souvent, rappelons que l’homme médiéval français du VIIème siècle pensait que le petit doigt était relié au cœur) et de la notion de qi, d’énergie vitale, d’aucuns adoptent relativement facilement des comportements d’adulation quasi-mystique de la personne dispensant l’enseignement.

Ce qui déjà en soi est dangereux – le libre arbitre se doit toujours d’être conservé – et peut être néfaste pour la discipline. C’est un peu ce qu’explique Leo TAMAKI dans ce billet.

{Parenthèse} J’ai découvert Leo TAMAKI au Festival des arts martiaux de Bercy en février et sa démo d’aïkido m’avait rendue curieuse. À l’instar de certains autres intervenants, j’ai trouvé qu’il faisait un peu figure de cheveu dans la soupe par rapport à l’orientation générale prise par le Festival depuis quelques années (gros bras tout ça). {Fin de la parenthèse}

Avant toute chose, rappelons que si tout n’a pas ou ne peut avoir d’explication rationnelle, tout a une explication physico-chimique. Et donc oui, nous produisons du qi, parce que le corps humain comme celui d’un certain nombre d’autres êtres vivants sur cette planète est une pompe à chaleur, au sens littéral du terme, une usine à gaz. Les transformations énergétiques dont il est question dans la pratique des arts martiaux chinois doivent se comprendre comme des manifestations chimiques liées aux changements d’état physique induits par les actions exercées sur le corps.

Il suffit de se trouver dans un lieu fermé bondé pour savoir que nous produisons de la chaleur, ou de regarder un documentaire sur les manchots royaux. Il suffit de se trouver dans une pièce où l’atmosphère est pesante pour savoir que nous produisons de l’électricité, ou de regarder un encéphalogramme. Et l’énergie électrique, ça se propage, surtout en terrain conducteur. C’est communicatif. Quand cette électricité est produite dans un environnement positif, où l’échange et le partage président à la rencontre, où la volonté de donner et l’envie de recevoir s’accordent, on en ressent une joie profonde et un plaisir véritable, même si on peut souffrir musculairement. Et c’est ce qui se passe toujours lors des stages à Albi.

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Ainsi que je l’ai déjà dit, le temps est précieux, et pas uniquement parce qu’il nous est compté. Exprimer ses remerciements verbalement pour l’enseignement reçu et le plaisir de donner au cours de ces journées est une bonne chose mais ce n’est pas suffisant. Dans un tel cas, remercier pour le temps qui a été donné, pour l’attention et l’intérêt portés, ne peut se faire que par l’intention et la volonté de progresser dans la pratique. Qu’importe si cela ne porte pas tout de suite ses fruits, le principal est de montrer que ce qui a été reçu n’a pas été simplement entendu, mais écouté.

Se sentir chez soi quelque part, c’est se trouver dans un lieu qui est en résonance avec son moi le plus intime. Ce lieu vous définit, en tout ou en partie, et vous révèle. Mon home sweet home le plus personnel, c’est l’Ecosse, la terre physique, géographique. C’est aussi, à des niveaux différents, quelques autres endroits, qui m’ont attachée comme ce pays, parce qu’ils vous donnent tout sans rien vous donner, et qu’ils ne vous donnent rien tout en vous donnant tout. L’horizon de l’océan, ma piscine, la Caldera de las 7 Cañadas, le Wu Guan d’Albi.

JIA.

Pourquoi les jīběngōng sont plus importants que le tào lù

Parce que le cheminement du voyage est souvent plus riche d’enseignements que la destination.

En arts martiaux chinois, les jī​běn​gōng (chinois simplifié : 基本功) sont les techniques de base, assimilées par les exercices correspondants, qui offrent une forte parenté avec les « éducatifs » ou les exercices « en technique » pratiqués en natation. Le tàolù (chinois simplifié : 套路), enchaînement codifié à partir des jī​běn​gōng, correspondrait, quant à lui, à une épreuve de nage (n’hésitez pas à consulter le règlement de la FINA, la Fédération internationale de la natation amateur, si vous pensez que les 4 nages ne sont pas codifiées).

Il est intéressant de constater que dans l’une et l’autre sphères, beaucoup de nouveaux-venus (mais aussi des anciens) n’hésitent pas à soustraire cette partie technique, jugée ingrate, ou à la réfuter tout simplement (« des éducs ? Mais pour quoi faire ? »), par volonté d’arriver immédiatement à la forme finale ou au format final (généralement du sprint… ). Parce que le tàolù, c’est le plus beau à voir, c’est indéniable, et que la nage finale, c’est le plus fun.

Sauf que sans apprentissage du geste individuel, on ne peut le connaître, et sans technique, on ne peut avoir une bonne pratique, ni acquérir le bon geste, les bons réflexes.  Dans l’une et l’autre sphères, il faut sentir le geste (et le geste dans l’eau en natation), et cela ne peut se faire sans la répétition inlassable et individuelle de chaque geste de la forme à moult reprises.

Sans oublier que les gestes, que ce soit en natation ou dans les arts martiaux, ne sont pas faits pour être beaux, ils sont faits pour être efficaces – pour avancer vite et sans surcroît de fatigue dans le premier cas, et pour être létaux dans le second. Ils ne sont beaux que parce qu’ils sont réalisés avec efficacité. On ne met pas la charrue avant les bœufs.

Et cela est également applicable à l’entrepreneur. Pour réussir, il faut commencer par apprendre.

Je vous laisse méditer sur le lien évident entre natation et arts martiaux (comment cela, non ?), avec des jī​běn​gōng réalisés avec maestria par Yuan shifu, ce qui donne un tàolù superbe 🙂

Maître Charles-Henri BELMONTE et l’institut Hu Long Shen

Puisque le blog, ce journal intime ouvert à tous les vents, est destiné à parler, en premier lieu, de ce que son auteur aime, je vais vous parler d’une pratique et de personnes qui me sont chères.

J’ai eu la chance dans ma vie de rencontrer, même si quelques fois très, trop, brièvement, des personnes tout à fait ordinaires complètement extraordinaires : ces personnes qui vous apportent d’autres fulgurances , et qui vous permettent, parfois sans en avoir conscience elles-mêmes, d’envisager le monde autrement, de vous améliorer, et donc de grandir. Cette chance m’accompagne toujours aujourd’hui d’ailleurs.

Parmi ces personnes, issues de ma famille, mes amitiés, mes loisirs ou mon environnement professionnel, je dois d’abord mentionner mon mentor en traduction (il va falloir vous y préparer, je pourrai traduire tant que mes capacités cognitives ne déclineront pas, vous allez donc en entendre souvent parler d’ici là) : Monsieur Yves COUCHOUD.

J’ai rencontré Yves lors de mon stage à l’Organisation de l’Aviation Civile Internationale (OACI de son petit nom), à Montréal. Traducteur en chef du service  français de traduction, il fut un temps directeur de celui-ci, fonction délaissée pour « revenir sur le terrain », trop malheureux qu’il était à ce poste. Ce qui lui valait d’avoir régulièrement des visites de la directrice en place venant lui demander conseil. C’est dire qu’il avait un très bon bagage professionnel.

Yves m’a permis de prendre toute la mesure de la difficulté (parce que c’est un métier difficile) et de la complexité de la traduction lors de notre première entrevue, en une phrase : « traduire est difficile, à chaque fois que je traduis, j’ai des points d’interrogation dans les yeux ».  Pour bien traduire, il faut garder ces points d’interrogation, quand bien même la phrase aurait l’air simple, rester sur le fil de la remise en question parce que rien n’est moins facile que d’acquérir et de restituer correctement le sens.

Revenons maintenant au présent, en repartant un peu en arrière.

Il y a quelques années, lors d’une promenade parisienne, je suis passée devant les portes d’un centre de culture chinoise, les Temps du Corps, proposant des activités liées aux arts martiaux internes chinois, mais à des horaires ne me convenant pas. L’information sur ce centre était donc tombée aux oubliettes de mon esprit. En 2011, elle a refait surface aux détours de recherches sur le net (merveilleux outil que le web, pardon, l’internet lorsqu’il est bien utilisé), et, en naviguant sur le site des TdC, une photo a piqué ma curiosité.

Cette photo, la voici :

Maître YUAN Li Min, disciple de la 15ème génération Wudang Pai. Crédit photo : RING-WALKINS Lucia, disciple de la 16ème génération, et disciple de YUAN shifu

Maître YUAN Li Min, disciple de la 15ème génération Wudang Xuan Wu Pai.
Crédit photo : RING-WATKINS Lucia, disciple de la 16ème génération, et disciple de YUAN shifu

J’ai donc décidé de participer à 2 stages de qi gong avec ce Maître chinois, moine taoïste, qui m’était totalement inconnu dans une discipline qui l’était tout autant (en tant que pratiquante), pour découvrir si la maîtrise qui se dégage de cette photo était simplement un effet photographique ou si elle était réelle. La maîtrise était bien au rendez-vous. La valeur de YUAN Li Min tient à sa maîtrise technique (sur une échelle objective, il est au niveau stratosphérique), à ses qualités d’enseignant, et à ses qualités humaines.

De fil en aiguille, j’ai découvert une autre pépite (merveilleux outil que… : Maître Charles-Henri BELMONTE, disciple français de YUAN shifu, et disciple de la 16ème génération Wudang Xuan Wu Pai, enseignant de l’institut Hu Long Shen, à Albi. Je crois que je n’éprouverai pas plus de fierté à recevoir une distinction d’État que lorsqu’il a dit qu’il m’accueillait au sein de son école.

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Pas besoin de légende, la photo parle d’elle-même

J’ai pour habitude de suivre cette devise chère aux sympathisants que l’on trouve à gauche de la gauche : ni Dieu, ni Maître. Pourtant s’il y a bien 2 personnes que je suis prête à désigner comme « mes » Maîtres, avec ce possessif qui change tout, et non simplement comme des Maîtres, qualité que je reconnais bien volontiers à d’autres Maîtres d’arts martiaux ou non pour leur légitimité à ce titre et avec tout le respect qui leur est dû, c’est YUAN Li Min, puisque c’est ainsi, et Charles shifu.

Sur le plan technique, nous sommes là face à des virtuoses, c’est-à-dire des artistes martiaux qui vont réinterpréter l’enseignement établi par leurs prédécesseurs, les arts martiaux ce n’est pas que du pif-paf, tout en restant fidèles à l’essence de ce qu’il leur a été appris et qui vont l’enseigner sans le dénaturer. Sur le plan de la pédagogie, Charles, c’est tout simplement ce que l’on appelle, en langage moderne de la jeunesse, un putain d’enseignant, et j’en ai eu des enseignants de qualité lors de ma scolarité.

Alors, ça oblige à quoi quand une personne vous donne 2 des choses qui lui sont les plus précieuses : son temps (haaaa !!! 😉 ), et l’amour de ce qu’elle fait, de son art et de qui le lui a appris ? Ça oblige à respecter ces dons et à s’efforcer plus, à travailler plus pour gagner plus d’une richesse non matérielle, grandir ne se peut avec de l’argent. Et tout ce que j’espère, c’est que ceux qui peuvent bénéficier de ses enseignements aient conscience de la chance qu’ils ont de l’avoir dans cet apprentissage, pour lui-même.

Charles shifu, xiè xiè nín.

Deux grands passeurs d'enseignement

Deux grands passeurs d’enseignement
Grands par le talent bien sûr 😉

Pour en découvrir un peu plus sur Maître YUAN Li Min et sur Maître BELMONTE, Lionel Froidure, IMAGIN’ARTS TV, a réalisé un très beau documentaire en Chine dans les montagnes Wudang, et un premier DVD pédagogique avec Charles shifu.