Oui, la traduction est un vrai métier. Billet d’humeur

Quand on lit ce type d’indication, on se rend compte du travail colossal qu’il reste à produire pour faire comprendre cette réalité bien simple : oui, la traduction est une profession à part entière, qui requiert une compétence spécifique et qui ne peut être pratiquée par tout le monde au petit bonheur la chance.

Il s’agit d’un avis de marché public pour des services de traduction :
« III.3.1) Información sobre una profesión concreta
La prestación del servicio se reserva a una profesión concreta: no »

La profession la plus adéquate restant tout de même les traducteurs. Quoi qu’on en dise.

« El no y el sí son breves de decir pero piden pensar mucho. »
Baltasar Gracián y Morales

Procrastiner, ou l’art de se hâter lentement.

Il y a toujours des moments de stagnation, voire de reculade, dans le devenir entrepreneur. Non pas que que l’on ne puisse pas avancer. On ne le veut pas.

Généralement, ces pauses s’invitent à des charnières de la croissance. Parce que l’on sait qu’avancer est le signal d’une étape encore plus grande, jugée peut-être trop grande, comme lorsque, enfant, on recule pour ne pas sauter dans le grand bassin. Jusqu’à ce que le maître-nageur vous empoigne et vous balance trop loin du bord pour que vous puissiez vous y accrocher.

Il m’est déjà arrivé de vivre ces mises en sourdine de l’action par deux fois. La première s’est produite en début d’été. Mon conseiller BGE Athena m’avait félicitée sur la qualité d’avancement de mon business plan, volet commercial terminé, volet financier en bonne voie (mais sur lequel je musardais sciemment), me disant « C’est bien ! Vous avancez bien ! ».  Une situation idéale et une remarque à faire freiner des quatre fers. Pourquoi cela ? Parce que la finalisation du dossier et son pendant, la soumission à la commission de financement, donnaient le signal des finales. Avec cette étape, les engagements financiers devenaient réels, et ce n’est quand même pas rien.

J’ai donc décidé de laisser mes chiffres et mes lettres de côté pendant une semaine, afin de réfléchir à ce qui me faisait faire des ronds autour de ce business plan. Et j’ai trouvé l’écueil. Qui dit business plan dit spéculation sur les ratios, petits sésames qui ouvriront les escarcelles des généreux financeurs et détermineront l’épaisseur du nœud bancaire que vous allez vous passer au cou. J’ai horreur des emprunts et des crédits. Pour minimiser ces maux nécessaires, il me fallait donc procéder à des calculs les plus justes possibles. Cela étant posé, j’ai pu replonger dans mes chiffres.

La deuxième (parce qu’il y en aura d’autres) fois s’est produite cet automne, alors que je devais travailler sur mon commercial et ma prospection. Je ne suis pas une commerciale, ce qui rend l’exercice d’autant plus difficile et l’échéance de la prospection forcément toujours plus lointaine.

Pendant cette période, deux événements m’ont permis de reprendre ma pioche, ou au moins l’idée de le faire. Lors du salon de la micro-entreprise 2013, j’ai assisté aux conférences d’Évelyne Platnic Cohen, fondatrice de Booster Academy, et de Philippe Korda, de Korda & Partners. Tous deux brillants et dynamiques conférenciers, qui vous apprennent que

  1.   vendre est un jeu dont les règles et les techniques s’apprennent,
  2. il faut faire de la vente un acte que l’on aime,
  3. il faut savoir quel produit on vend, c’est nettement plus simple pour le vendre.

Et ça, c’est un discours qui me parle. J’adore jouer, et je fais rarement des choses que je n’aime pas faire.

J’ai ensuite eu l’occasion de participer à une table ronde organisée par l’association Danica Seleskovitch, grande bâtisseuse de la théorie interprétative de la traduction et de l’Ecole Supérieure d’Interprètes et de Traducteurs. Il est toujours très agréable de voir des personnes partager et s’appuyer sur les mêmes fondamentaux du métier que soi.

 

Qu’est-il ressorti de tout cela ?

Qu’il fallait que je détermine, pour mes actions commerciales, ce que j’aime faire et que je sais faire.

Que sais-je donc faire ? Écrire des histoires, et vous les raconter ces histoires et qu’elles vous donnent envie d’aller au-delà (mais pas ailleurs).

Il faut transmettre que l’on aime ce que l’on fait. Et si ça ne marche pas, c’est-à-dire, si l’on n’en obtient pas les effets commerciaux escomptés, au moins on aura essayé.

Tout cela pour dire que ça fait 3 jours que je m’éclate avec Publisher ^^

Dossier #2 : Duolinguo, Buzzfeed et CNN

Une actualité qui a fait et fera encore couler de l’encre, et des larmes d’indignation dans le monde de la traduction : la décision de Buzzfeed et de CNN de s’appuyer, au titre d’un partenariat commercial, sur les devoirs des utilisateurs de l’application d’apprentissage linguistique Duolinguo, afin de s’éviter le coût de prestataires de traduction. Non, non, pas de liens, ne poussons pas mémé dans les orties, ça va lui faire mal.

Faut-il s’indigner, trouver cela grotesque, lamentable ? Ne nous reste-t-il, à nous traducteurs, qu’à tordre nos mouchoirs ? Peut-être. Ou pas.

Quelle que soit l’opinion que l’on en ait, cette décision a le mérite de pousser à l’introspection et de tenter un état des lieux.

Gratuité vs. rémunération

Rappelons avant toute chose que la recherche de gratuité  est un exercice auquel certaines entreprises consommatrices de traductions sont déjà rompues. Que le confrère ou la consœur qui n’a pas déjà eu affaire à :

  1. un prospect indélicat demandant, en entame de la relation, un test de traduction (rien d’exceptionnel jusque là), et présentant la même requête à l’ensemble des prestataires sollicités, mais sur des parties différentes du document (ô mais quelle surprise !) ;
  2. un client déclarant « on va se débrouiller en interne » à réception d’un devis raisonnable

me jette les touches de son clavier.

Alors, la démarche de ce trio, et des entreprises qui auraient la tentation de suivre leur exemple, est-elle condamnable ? Peut-être pas à 100 %. 99,9 %. En effet, la découverte de nouvelles vocations, même par des biais aussi peu orthodoxes, est toujours souhaitable.

Non, au lieu de fustiger les entreprises, ce qu’il faut, c’est bien éduquer nos traducteurs en herbe, et leur rappeler que la traduction est un métier véritable, basé sur une compétence véritable, et qu’il ne faut donc pas hésiter à en demander rémunération, quand bien même on leur assénerait l’argument du collaboratif. Toute peine mérite salaire, non ? Stand up for your rights.

Les limites du modèle

Plus que la recherche d’économies fictives, deux aspects préoccupent réellement dans ce partenariat : la qualité finale et la confidentialité.

Nous avons tous fait du thème et de la version lors de nos années scolaires, que ce soit en suivant Brian ou d’autres protagonistes dans la cuisine ou ailleurs, et les travaux obtenus avec Duolinguo ne sont rien d’autre que cela : de la traduction scolaire dans un champ lexical relativement monosémique. L’outil utilisé est quand même un outil d’apprentissage linguistique.

Alors certes, Buzzfeed table sur le collectif, plus fort que l’individuel, pour le premier jet, mais d’autres entreprises qui ne peuvent décemment pas se contenter de ce degré de qualité ne pourront se passer de réviseurs (un traducteur-réviseur coûtant plus cher qu’un traducteur). Une traduction se juge à l’aune non seulement du texte produit mais aussi du texte original. On ne peut procéder à une révision s l’on ne possède pas a minima la compétence linguistique et la connaissance culturelle. C’est simplement du bon sens.

Mais bon, admettons qu’il n’y ait pas d’erreur dans l’appréciation, que le modèle soit viable dans le temps et que les jets  ébauchés suffisent. Quid de la confidentialité ?

La confidentialité est l’un des piliers déontologiques de la profession de traducteur. Tout ce qui passe sous les yeux d’un traducteur et entre ses mains est confidentiel, et il n’y a pas à être assermenté pour se faire appliquer cette règle.

Honnêtement, je ne pense pas que des légendes de lolcats puissent prétendre à une classification secret défense, mais il me semble néanmoins que la confidentialité est un aspect crucial pour une entreprise dont la base de revenus est le scoop ou le traitement journalistique et pour toutes les autres, certaines encore plus que d’autres.

Et comment (faire) respecter l’obligation de confidentialité quand on est sur un outil ouvert et accessible à toute la planète et qu’il faut obligatoirement un collectif conséquent pour avoir une qualité minimale ?

Craintes : entre réalité et fantasmes

Toutes les avancées technologiques enfantent des craintes, certaines fondées avec des conséquences réelles, d’autres complètement fantasmées : crainte de destruction d’un métier, du remplacement par la machine, ou tout simplement crainte de l’évolution des conditions d’exercice. C’est bien connu, le changement fait peur. Mais la technologie n’a pas que du négatif. Par exemple, les outils de traduction assistée par ordinateur sont une véritable béquille pour certains types de traductions, même si l’on se sent parfois comme Charlie Chaplin dans les Temps modernes (si vous avez déjà rêvé du combo Alt / +, vous savez ce que je veux dire).

Les craintes technologiques exprimées dans le monde de la traduction (convertisseurs linguistiques en ligne, traduction automatique, etc. permettant de se passer d’un professionnel) se retrouvent également dans le journalisme et la photographie, où smartphones, logiciels de retouche créative et appareils photo de plus haute technologie davantage accessibles au portefeuille du grand public allaient tous nous transformer en super reporters et en photographes.

Aujourd’hui, force est de constater que c’est loin d’être le cas.  Peut être bien parce que l’outil n’est ni plus ni moins que cela, et que son seul maniement ne suffit pas à rendre compétent, ni à pouvoir vivre de sa compétence. L’automatisation ne va pas faire disparaître le traducteur. Ce n’est pas parce que l’on est passé expert en photomontage créatif que l’on est photographe.  En ce qui concerne le journalisme, son déclin est sans doute à aller chercher dans d’autres causes que le journalisme grand public ou collaboratif instantané (problème de qualité peut-être ?).

Alors non, les machines ne savent pas traduire. Elles sont capables d’extraire de l’information, dans un champ monosémique, mais pas de traduire.  Traduire induit : une connaissance linguistique (langues de départ, langue d’arrivée), un bagage culturel, une compétence rédactionnelle, une capacité cognitive. Les machines sauront traduire quand elles seront dotées d’une intelligence capable de traitement polysémique, de restituer la charge émotionnelle des écrits (jeux de mots, clins d’œil, sous-entendus, etc.) et de faire des arbitrages linguistiques et culturels en conséquence. Les machines sauront traduire quand elles seront capables d’échanges linguistiques type C-3PO / R2D2.

Une autre limite au modèle adopté par nos protagonistes est d’ordre temporel. Une des causes de cessation d’activité avancées par les équipes bénévoles de fansubbing, outre les injonctions de mettre un terme à leur activité illégale, a souvent été le manque de temps. Beh oui, traduire demande du temps. C’est un métier. À temps complet.

L’affaire, pour le monde de la traduction, reste donc à suivre.  Mais s’il y a bien une chose que nous devons retenir, c’est « stop moaning, start fighting ». Faisons valoir notre différence, soyons meilleurs. Et l’on peut applaudir ce coup de communication, réussi, bien que j’ai souvenir, à une époque pas si lointaine, d’une CNN faisant parler d’elle pour une actualité autrement plus spectaculaire.

 

Quizz : combien de références culturelles contient ce billet ?

Maître Charles-Henri BELMONTE et l’institut Hu Long Shen

Puisque le blog, ce journal intime ouvert à tous les vents, est destiné à parler, en premier lieu, de ce que son auteur aime, je vais vous parler d’une pratique et de personnes qui me sont chères.

J’ai eu la chance dans ma vie de rencontrer, même si quelques fois très, trop, brièvement, des personnes tout à fait ordinaires complètement extraordinaires : ces personnes qui vous apportent d’autres fulgurances , et qui vous permettent, parfois sans en avoir conscience elles-mêmes, d’envisager le monde autrement, de vous améliorer, et donc de grandir. Cette chance m’accompagne toujours aujourd’hui d’ailleurs.

Parmi ces personnes, issues de ma famille, mes amitiés, mes loisirs ou mon environnement professionnel, je dois d’abord mentionner mon mentor en traduction (il va falloir vous y préparer, je pourrai traduire tant que mes capacités cognitives ne déclineront pas, vous allez donc en entendre souvent parler d’ici là) : Monsieur Yves COUCHOUD.

J’ai rencontré Yves lors de mon stage à l’Organisation de l’Aviation Civile Internationale (OACI de son petit nom), à Montréal. Traducteur en chef du service  français de traduction, il fut un temps directeur de celui-ci, fonction délaissée pour « revenir sur le terrain », trop malheureux qu’il était à ce poste. Ce qui lui valait d’avoir régulièrement des visites de la directrice en place venant lui demander conseil. C’est dire qu’il avait un très bon bagage professionnel.

Yves m’a permis de prendre toute la mesure de la difficulté (parce que c’est un métier difficile) et de la complexité de la traduction lors de notre première entrevue, en une phrase : « traduire est difficile, à chaque fois que je traduis, j’ai des points d’interrogation dans les yeux ».  Pour bien traduire, il faut garder ces points d’interrogation, quand bien même la phrase aurait l’air simple, rester sur le fil de la remise en question parce que rien n’est moins facile que d’acquérir et de restituer correctement le sens.

Revenons maintenant au présent, en repartant un peu en arrière.

Il y a quelques années, lors d’une promenade parisienne, je suis passée devant les portes d’un centre de culture chinoise, les Temps du Corps, proposant des activités liées aux arts martiaux internes chinois, mais à des horaires ne me convenant pas. L’information sur ce centre était donc tombée aux oubliettes de mon esprit. En 2011, elle a refait surface aux détours de recherches sur le net (merveilleux outil que le web, pardon, l’internet lorsqu’il est bien utilisé), et, en naviguant sur le site des TdC, une photo a piqué ma curiosité.

Cette photo, la voici :

Maître YUAN Li Min, disciple de la 15ème génération Wudang Pai. Crédit photo : RING-WALKINS Lucia, disciple de la 16ème génération, et disciple de YUAN shifu

Maître YUAN Li Min, disciple de la 15ème génération Wudang Xuan Wu Pai.
Crédit photo : RING-WATKINS Lucia, disciple de la 16ème génération, et disciple de YUAN shifu

J’ai donc décidé de participer à 2 stages de qi gong avec ce Maître chinois, moine taoïste, qui m’était totalement inconnu dans une discipline qui l’était tout autant (en tant que pratiquante), pour découvrir si la maîtrise qui se dégage de cette photo était simplement un effet photographique ou si elle était réelle. La maîtrise était bien au rendez-vous. La valeur de YUAN Li Min tient à sa maîtrise technique (sur une échelle objective, il est au niveau stratosphérique), à ses qualités d’enseignant, et à ses qualités humaines.

De fil en aiguille, j’ai découvert une autre pépite (merveilleux outil que… : Maître Charles-Henri BELMONTE, disciple français de YUAN shifu, et disciple de la 16ème génération Wudang Xuan Wu Pai, enseignant de l’institut Hu Long Shen, à Albi. Je crois que je n’éprouverai pas plus de fierté à recevoir une distinction d’État que lorsqu’il a dit qu’il m’accueillait au sein de son école.

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Pas besoin de légende, la photo parle d’elle-même

J’ai pour habitude de suivre cette devise chère aux sympathisants que l’on trouve à gauche de la gauche : ni Dieu, ni Maître. Pourtant s’il y a bien 2 personnes que je suis prête à désigner comme « mes » Maîtres, avec ce possessif qui change tout, et non simplement comme des Maîtres, qualité que je reconnais bien volontiers à d’autres Maîtres d’arts martiaux ou non pour leur légitimité à ce titre et avec tout le respect qui leur est dû, c’est YUAN Li Min, puisque c’est ainsi, et Charles shifu.

Sur le plan technique, nous sommes là face à des virtuoses, c’est-à-dire des artistes martiaux qui vont réinterpréter l’enseignement établi par leurs prédécesseurs, les arts martiaux ce n’est pas que du pif-paf, tout en restant fidèles à l’essence de ce qu’il leur a été appris et qui vont l’enseigner sans le dénaturer. Sur le plan de la pédagogie, Charles, c’est tout simplement ce que l’on appelle, en langage moderne de la jeunesse, un putain d’enseignant, et j’en ai eu des enseignants de qualité lors de ma scolarité.

Alors, ça oblige à quoi quand une personne vous donne 2 des choses qui lui sont les plus précieuses : son temps (haaaa !!! 😉 ), et l’amour de ce qu’elle fait, de son art et de qui le lui a appris ? Ça oblige à respecter ces dons et à s’efforcer plus, à travailler plus pour gagner plus d’une richesse non matérielle, grandir ne se peut avec de l’argent. Et tout ce que j’espère, c’est que ceux qui peuvent bénéficier de ses enseignements aient conscience de la chance qu’ils ont de l’avoir dans cet apprentissage, pour lui-même.

Charles shifu, xiè xiè nín.

Deux grands passeurs d'enseignement

Deux grands passeurs d’enseignement
Grands par le talent bien sûr 😉

Pour en découvrir un peu plus sur Maître YUAN Li Min et sur Maître BELMONTE, Lionel Froidure, IMAGIN’ARTS TV, a réalisé un très beau documentaire en Chine dans les montagnes Wudang, et un premier DVD pédagogique avec Charles shifu.

Tempus fugit.

Le temps.

Pas celui des cathédrales, puisqu’il est déjà foutu, l’a chanté Gringoire, ni celui des cerises, en cette saison, mais vous êtes fous ?, ni non plus celui de l’amour, qui dure toujours.

L’entrepreneur vit dans un continuum temporel à part, où on le voit courir comme le lapin d’Alice, coiffé en permanence de sa casquette de « technicien », de personne du métier, et de celle de dirigeant. Sauf qu’à la différence du lapin d’Alice, il est préférable qu’il n’agisse pas de manière brouillonne s’il ne veut pas sombrer corps et biens, au propre comme au figuré.

Comment gérer le temps quand on a l’impression de ne pas en avoir suffisamment ?

 Et bien en décidant de le prendre.

 Tout d’abord, il est bon de rappeler et de se souvenir qu’entrepreneur ou pas, la vie est un espace fini, dont la limite ultime peut être atteinte à tout instant, et que les souffrances des maladies, les malheurs et la mort ne sont pas un lot réservé aux autres. Il ne s’agit dès lors pas de vivre comme si l’on était immortel et invincible, mais d’ancrer son temps dans le présent tout en restant capable de se projeter dans le futur.

Mais, comment prendre son temps ?

 

1. Gérer le temps en prenant le temps de déléguer.

Hors les génies que l’on trouve dans tous les domaines, ce n’est pas parce qu’il est amené à faire du multi-en-un que l’entrepreneur a véritablement les compétences pour tout faire. Il lui est donc nécessaire d’arrêter de se regarder le nombril pour chercher, et tant qu’à faire trouver, les bagages qui lui manquent.

Un entrepreneur doit savoir déléguer, qu’il démarre seul ou avec des salariés, même si, dans ce dernier cas, cela semble une évidence. Revenons donc à la première configuration, ça tombe bien, elle correspond à ma situation, sauf si je décroche le gros lot dans les prochaines semaines et que je peux recruter tout de suite 🙂

À mon sens, l’entrepreneur est un capitaine de navire. Il lui faut donc monter un équipage, son embarcation ayant vocation à être plus imposante qu’un dériveur solitaire, avec les bons rôles aux bons postes. Cet équipage, l’entrepreneur qui démarre en solo le constitue également, par les partenaires dont il s’entoure, certains par obligation (banquier, expert-comptable, etc.), et d’autres par bon sens : donner à faire à d’autres professionnels ce qu’ils savent faire et soi non, mine de rien, ça fait gagner du temps, même si on y rechigne pour des raisons de coûts, de trésorerie, ou de très bonne opinion de sa personne.

Étant dans le processus NACRE (nouvel accompagnement [des demandeurs d’emploi] pour la création et la reprise d’entreprise), je suis sous convention d’accompagnement avec BGE Athena et tenue de monter un business plan. Vivant au XXIème siècle, dans une partie du monde informatisée au quotidien, mon entreprise future est forcément liée à un site internet. Que j’aurais pu faire moi-même. Le conditionnel n’indique pas que j’en ai la capacité, mais que j’en avais l’idée initialement : on trouve sur le net pléthore de solutions de construction de sites annoncées comme simples, rapides et peu onéreuses, voire gratuites, avec l’avantage donc de représenter une charge 0.

S’il n’y avait ce hic.

Je suis une utilisatrice et consommatrice lambda de technologies dites modernes, en d’autres termes, je m’y intéresse globalement mais sans plus, n’ayant pas d’affinités particulières à leur encontre et restant réfractaire à plusieurs de leurs applications (de l’électronique et un écran LCD dans un grille-pain, sérieusement ?). Or, pour que le résultat, le site final, soit véritablement probant avec ce type de solutions, il faut plus qu’un intérêt poli pour la chose, il faut s’y investir, il faut du temps. L’emprise temporelle de cette tâche risquant fort de réduire à plus que néant l’avantage économique de la gratuité, je ferai donc appel à une agence web pour mon site, et ce, quel que soit l’avis de la commission de financement devant laquelle je dois passer (avis favorable = forme sociétale et coût intégré au budget de démarrage, avis défavorable = installation en nom propre et charge sur les premiers revenus).

Attention tout de même à faire la différence entre déléguer et abandonner le contrôle qui est, me semble-t-il, une erreur fréquemment commise par les entrepreneurs, en herbe ou expérimentés. A titre d’exemples, lors d’un atelier « créateur d’entreprise » de Pôle Emploi, l’une des participantes était prête à laisser tout pouvoir décisionnel au rôle de l’expert-comptable sans se poser la moindre question, et, parmi les entrepreneurs en attente de leur jugement au tribunal de commerce de Versailles en ce jour de juillet 2012, l’un d’eux se retrouvait à faire une demande de redressement judiciaire en raison des malversations commises par son principal collaborateur auquel il avait donné les quasi pleins pouvoirs et qu’il ne contrôlait pas.

2. Gérer le temps en prenant le temps de garder du temps personnel.

Hou ! Le vilain gros mot !

Un entrepreneur ne peut faire autrement que de consacrer tout son temps et toute son énergie à son entreprise et doit faire tourner son existence autour de celle-ci.

Je ne suis pas d’accord.

Comme je l’ai indiqué en préambule, un entrepreneur reste un simple mortel, un organisme vivant asservi aux aléas de la vie et aux actes d’autrui et de la nature.

Mais pas de méprise.

Il est certain qu’un entrepreneur verra ses forces être drainées par son entreprise, plus qu’il ne le voudrait, et que lors de plages étendues il ne pourra faire autrement que de se laisser submerger par la vague et de ne voir que par son entreprise. Il est certain qu’il lui faudra sacrifier de son temps personnel pour pouvoir faire ce qu’il a à faire. Mais il ne faut pas que cela soit permanent, et surtout, il ne faut pas que cela lui fasse oublier tout le reste, et notamment d’apprécier le simple fait de vivre.

Mais comment développer son affaire si on ne s’y consacre pas tout le temps à 2000 %, quel manque d’ambition ! Peut-être. Ou pas. Il faut déjà connaître sa motivation et savoir ce que sont ses objectifs en tant qu’entrepreneur, et en tant qu’être humain. Quelle est la finalité de l’action ? Acquérir une position sociale ? Prendre une revanche sur la vie ? Faire ce que l’on a envie de faire ? Rappelons déjà qu’on ne crée pas une entreprise pour faire du social, pour cela il y a l’associatif caritatif et l’action philanthropique. Le but premier d’une entreprise est de générer de l’argent, sa dimension sociétale lui est subordonnée. Il faut juste être clair quant au prix que l’on est prêt à payer pour le réaliser, sans mensonges ni faux-semblants.

Pour ma part, j’ai décidé, à quinze ans et demi et quelques mois, que je ne serai pas carriériste. C’est une ligne de conduite que je n’ai cessé de suivre depuis, d’autant plus que mon expérience de vie me rappelle que demain peut ne pas venir et qu’il faut profiter de l’instant que l’on vit lorsqu’on le vit.

Cela posé, mon ambition en créant un cabinet de traduction est de créer de la richesse, de réaliser ce but premier de toute entreprise, mais pas forcément d’intégrer les CSP++. Ni de commencer à coder en C++. Ma motivation, c’est mon métier, la traduction, le défendre et le servir. C’est très soldatesque comme discours, mais je n’ai pas choisi cette profession, c’est elle qui m’a choisie, et c’est un crève-cœur de la voir être malmenée comme elle l’est non seulement par un grand nombre de personnes qui se sont engagées dans cette voie mais aussi, et peut-être surtout, par les demandeurs de traductions. Traduire demande une véritable compétence, traduire demande du temps, et traduire a un coût à l’aune de la qualité voulue, comme tout travail.

Ma motivation est naturellement aussi de pouvoir répondre à certaines de mes envies grâce aux revenus générés par mon entreprise, et au travail des équipes engagées. Bien sûr qu’il faut avoir des rêves de grandeur et de richesse et les conserver. Je garde toujours dans un coin de ma tête le rêve d’avoir un rayonnement multinational, d’acquérir à titre personnel les collections de la BnF, du British Museum, et de toutes les bibliothèques publiques et privées, d’avoir un domicile au moins aussi grand que l’Ermitage pour pouvoir les y entreposer, et des résidences privées dans tous les lieux que j’affectionne. Parce que le vrai luxe, c’est l’exclusivité, pas du 5 étoiles ou supérieur partagé.

La seule vraie richesse en ce monde, c’est le temps et de pouvoir en profiter. La recherche forcenée de l’argent ne permet pas d’acheter du temps, bien au contraire.

Et je serai bien plus riche en pouvant partir à la découverte du monde avec un sac à dos, nager et pratiquer le tai chi à ma convenance qu’avec des voitures de luxe, des suites premium et des diamants au cou, et j’aurai dans ces conditions bien mieux réussi ma vie qu’en portant une Rolex en or au poignet avant ma cinquième décennie. Ce qui tombe fort à propos, vu que je n’aime ni l’or ni les diamants, et qu’il y a beaucoup mieux en haute horlogerie que Rolex. Cela dit, je n’ai rien contre les suites premium, ni contre avoir un bassin olympique sur ma propriété, du matériel photo de pointe et un dojang privé 😉

Les objectifs sont des buts réalistes, les rêves sont des objectifs un peu plus irréalistes dont certains doivent rester irréalisables 🙂

3. Gérer le temps en prenant le temps de faire des pauses.

THINK.

Devise historique d’IBM et l’un des meilleurs conseils que l’on puisse s’appliquer en tant qu’entrepreneur. L’autre étant d’être instinctif, l’instinct restant le meilleur de nos sens.

Réfléchir requiert de faire des pauses, d’interrompre le flux de ses pensées, et de prendre du champ pour analyser correctement une situation. En traduction, il faut laisser reposer un texte, comme la pâte, afin de s’en dégager et revenir dessus avec un œil neuf pour le finaliser. C’est un métier où il faut savoir se remettre en question, en permanence (et si vous n’êtes pas capable de le faire, pas d’inquiétudes, d’autres le feront à votre place). Il n’y a rien de pire que d’être incapable de prendre du recul, comme ces utilisateurs de GPS dont l’esprit est tétanisé par les indications de leur appareil et qui en oublient d’exercer leur faculté de réflexion et de tenir compte des autres indications de leur environnement.

Mais, en premier lieu, faire des pauses permet de repartir plus reposé, tout bêtement. Après une pause, des Tuc et un œuf dur, les idées sont plus claires, et l’on (re)devient capable d’envisager une question ou un problème différemment. D’où l’importance de garder du temps personnel 😮 Prétendre que le corps suivra si l’esprit le veut, oui et non. En situation de survie, le corps et l’esprit passent en mode de pilotage automatique, des inhibitions se lèvent mais les actions ne sont pas conscientes, comment (se) diriger sciemment dans ces conditions ? Et, je n’ai pas l’intention de devenir cocaïnomane pour tenir.

Faire des pauses permet aussi de rester réceptif à l’apprentissage. Ce qui est appris est mieux maîtrisé, avec en corollaire une minimisation des pertes de temps. Lever le nez du guidon permet aussi d’être attentif aux conseils car tout conseil est bon à prendre. D’où l’importance de savoir déléguer 😮 On apprend une multitude de choses lorsque l’on passe de l’autre côté du miroir et que l’on donne à faire. Lors de ma recherche d’experts-comptables, j’ai été en relation avec une expert-comptable dont le contact client était épouvantable, agressive et hautaine. Je pense cependant qu’elle est compétente dans son métier. J’adore le marketing, mais, en toute objectivité, je suis exécrable en relation commerciale en face à face. Cette expérience a été intéressante, en ce qu’elle m’a renvoyé le RAW de comportements également adoptés et qu’il va falloir arriver à arrondir aux angles. Ça, je ne sais si je dois le placer dans « objectifs » ou dans « rêves ».

C’est en restant ouvert aux autres et au monde que l’on progresse et que l’on peut se développer. Que l’on soit un être humain ou une entreprise.

Il reste maintenant bien sûr à voir comment la théorie va résister à la pratique 😀

La genèse : just do it

Ce projet de création d’entreprise a donc été en partie enfanté par la liquidation judiciaire de mon ex-employeur. Comme pour toutes les situations déstabilisantes de la vie, ce n’est pas parce que l’on s’y est plus ou moins préparé que cela va de soi, et cette décision s’accompagne de son lot de questionnements, de peur(s), et de stress. Créer une entreprise n’est pas des plus simples (et je ne parle pas de l’aspect administratif de la chose), arriver à développer et pérenniser l’affaire encore moins.

Dans ce cas-là, me demanderez-vous, pourquoi ne pas rester dans la voie « royale » et « confortable » du salariat ? Tout simplement parce qu’au final ce n’est pas forcément plus simple ni plus sûr ni moins source d’inquiétudes.

Bien entendu, les conditions dépendent du métier, mais si je prends le mien, les places salariées sont rares et pas forcément intéressantes. La demande y étant beaucoup plus élevée que l’offre, on se retrouve sur un marché ultraconcurrentiel qui n’a rien à envier à l’environnement des entreprises. Obtenir le poste visé face à une armada de postulants au moins tout aussi qualifiés et compétents que vous s’apparente beaucoup à la lutte pour la captage d’un client. Oui, mais après, on est tranquille, me rétorquerez-vous. Et bien, non, pas forcément.

Ayant évolué dans l’environnement d’une TPE, en prise directe avec les clients, et aux premières loges de la génération du chiffre d’affaires, je peux vous assurer, et l’actualité le rappelle à intervalles réguliers, qu’être salarié n’est en rien un gage de stabilité et de confiance en un avenir idyllique où une cascade intarissable d’espèces sonnantes se déverserait sur le compte bancaire.

Dans ce cas-là, visez les moyennes et grandes entreprises, vous agacerez-vous (en tapotant du pied pour certains). Oui, mais non. Bien qu’étant à n’en pas douter un des plus vieux métiers du monde, la traduction reste une profession dont on ne veut globalement pas reconnaître la spécialité, et la spécificité [Je rappellerai juste que l’octroi d’un code métier propre (7430Z) est récent, et que la traduction était classée par l’INSEE avec le « petit secrétariat »], et qui reste malgré tout relativement déconsidérée. Bah oui, je « sais traduire » puisque je connais une langue étrangère…

Et la fonction publique ? Les organisations internationales ? Sécurité de l’emploi et ça paie bien ! Me reprendrez-vous triomphalement. Sauf que le public, même s’il peut sembler plus sécurisant que le privé ne recrute pas forcément et licencie également, enfin, procède à des non renouvellements de postes. Et, certes, la fonction publique internationale est des plus séduisantes sur le plan matériel et fiscal, mais toute médaille a son revers, et celui de cet environnement est d’être extrêmement normé. Ayant effectué un stage de traduction dans une organisation onusienne, je ne suis pas certaine que ma conception de la traduction s’accommode pleinement des contraintes spécifiques à ce terrain, que je comprends fort bien au demeurant.

D’accord d’accord, vous avez choisi de vous passer les chaînes du forçat, soupirez-vous, et maintenant ?

Maintenant ? Maintenant, on va s’efforcer de tirer le meilleur de l’expérience à venir, en essayant de mettre à profit les connaissances capitalisées en la matière au cours de cette première tranche de vie professionnelle et de ne pas tomber dans les erreurs et manquements constatés au cours de cette période (mener à l’extinction une entreprise saine étant le plus flagrant d’entre eux). Et faire en sorte de réutiliser ailleurs, autrement, ce qui a été appris et acquis si ce projet-ci ne va pas très loin.

Et puis, ce n’est pas si terrible que cela, il y  a des chefs d’entreprise qui restent en vie rappellent les assurances April sur leur site 😉